La rencontre.
Le Caire 1930
L'air était lourd et le ciel nuageux prévoyait qu'il allait bientôt pleuvoir. John-Samuel O'Connell, rabattit un peu plus la capote de la vieille voiture anglaise qui hélas avait fait son temps. Appuyant un peu plus sur l'accélérateur il jeta un coup d'½il à son jeune fils âgé de 16 ans assis à côté de lui. Celui-ci couvert de poussière des pieds à la tête tenait avec un air fautif sa chemise déchirée.
- Tu compte me dire ce qu'il s'est passé ? Demanda son père d'une voix calme et légère.
- Il ne s'est rien passé. Répondit le jeune garçon d'un ton catégorique.
- Alors le directeur de l'école m'a appelé pour rien ? C'est bizarre il m'a parlé d'une bagarre.
- Je t'ai dit que...
- Richard !
Le jeune garçon entendant son père l'appelé Richard et non Rick savait qu'il ne plaisantait plus. Soupirant et posant un bras sur la portière il lança d'une voix posée mais légèrement agacée :
- Je n'ai fait que me défendre, cette fois c'est eux qui ont commencé.
- Ils t'ont dit quelque chose qui t'a blessé ?
- Rien de ce qu'ils peuvent me dire ne me blessera ! Mais...
- Quoi ?
- Ils m'ont traité de sale Ricain...
- Je vois. Et toi tu as foncé dans le tas ?
- Je ne pouvais pas les laisser m'insulter !
- Rick mon grand, tu dois être fier d'être un étranger en terre d'asile. N'est pas honte d'être différent d'eux.
- Tu crois que c'est facile d'être le seul blanc aux cheveux châtains dans une école où ils parlent tous une langue différente, où ils portent des vêtements différents et où ils sont tous différent physiquement... ! ?
John arrêta la voiture devant un petit bâtiment désuet qui leur servait de demeure le temps de leur séjour.
- Ce n'est pas parce que notre culture est différente...
- C'est bon papa, épargne-moi ton habituel discours sur les différences, je le connais par c½ur à force ! Râla le garçon en sortant de la voiture et en s'engouffrant dans la maisonnette.
- ( Avec un soupir) Si seulement sa mère était encore là...
John descendit à son tour de la vieille Dusenberg et rabattit la capote déglinguée pour qu'elle protège complètement l'intérieur de la voiture. Un homme d'environ une cinquantaine d'année les cheveux grisonnant et portant un kamis (longue tunique) de couleur beige s'approcha de l'Américain.
- Bonjour mon ami ! Lança-t-il très joyeusement.
John se retourna sourire aux lèvres et serra la main que lui tendait l'homme.
- Bonjour Amar. Comment allez-vous ?
- C'est un beau jour, même si la pluie viendra bientôt remplir le ventre du Nil.
- Je comptais faire des photos dans les cultures au bord du Nil demain, je crois que je vais devoir remettre.
- Trop dangereux. Après la pluie l'eau trop changeante, se serait trop dangereux.
- Dans ce cas, j'irais peut être à Gizeh. Mais j'aurais besoin d'un bon guide !
- Peut être pourrais-je vous accompagner.
- C'est une excellente idée Amar !
- Est-ce que le jeune monsieur Rick viendra aussi ?
- J'en doute. Il n'est pas très bien en ce moment, il a du mal à se faire à sa nouvelle école.
- Je comprends... Mais lui être quelqu'un de bien, très gentil. Et jeune il apprendra...
- Je suis bien d'accord. Alors on se voit demain Amar !
- A demain mon ami.
Le lendemain.
Rick assis à table, finissait avec éc½urement le thé chaud que la vieille bonne lui avait servis. Il détestait ça et même après lui avoir dit plusieurs fois elle continuait à lui en servir alors il se taisait et en buvait quelques gorgées pour ne pas la vexer. Son père entra soudainement dans la pièce les bras chargés d'un matériel pesant son poids, et lui permettant de faire des photographies. Le garçon se leva vite et soulagea son père de quelques valises et autres boîtes.
- Merci fiston !
- Tu compte emmener tout ça à Gizeh ?
- Je dois prendre des photos, ça me sera utile !
- A quoi bon prendre autant de photos ?
- Rick mon éditeur ne me paie pas pour compter le paysage dans un livre. Les gens veulent du sensationnel, des photos...
- Pourquoi ne viennent-ils pas par eux même alors ?
- Parce qu'ils n'ont pas tous les moyens de traverser la moitié du monde. Bon tu es toujours décidé à t'entêter et à ne pas venir ?
- Non ! Je vais aller faire un tour.
- Comme tu veux ! Mais je t'en prie, pas de bêtise !
- Qui moi ? Jamais ! Sourit-il de toutes ses dents.
John acquiesça d'un air pas très convaincu et enfila son chapeau avant de reprendre ses affaires et de les charger dans la voiture. Peu après Rick entendit le bruit du moteur de la voiture anglaise et sortit à son tour.
Pendant ce temps, la très riche et très bourgeoise famille Carnahan se promenait le long des rives du Nil qui depuis la veille avait augmenté de volume. Il avait plu à tambour battant toute une partie de la nuit et beaucoup de bateau était resté à quai par peur d'une crue soudaine. Crue très attendue pour les cultures, mais redouté des autres à causes des mouvements de terre sableuse du fond qui pouvait entraîner tourbillon et sable mouvant.
- Que c'est beau, vous ne trouvez pas mon cher ? Demanda Juliette Carnahan en ouvrant son ombrelle.
- Si très. Evelyn ma chérie, ne marche pas si vite veut-tu ?
- Oui père. Répondit la petite en ralentissant le pas.
La famille Carnahan en vacances exotiques avec un autre couple d'ami s'extasièrent devant l'élégance des vieux bateaux égyptiens.
- Ma foi, cela à l'air bien plaisant de naviguer sur ce genre d'embarcation ! Lança Charles Rownell, l'un des « ami » des Carnahan.
- Je suis bien d'accord Charles ! Allons voir s'il y a moyen de faire un tour avec !
- Est-ce bien prudent ? Demanda Ann la femme de Charles aux deux hommes.
- Allons bon ce ne sont que des bateaux, il n'y a aucun danger !
Les deux gentlemen s'éloignèrent d'un pas rapide en direction d'un de ces bateaux et s'adressèrent à son propriétaire en sortant une liasse de billet conséquente. Le pauvre homme, bien embêter mais alléché par la liasse que lui exhibait le riche étranger, ne put refuser et il leur fit signe de monter à bord.
- Mère, je n'ai pas très envie de monter sur ce bateau ! Lança Evelyn en fronçant son petit nez.
- C'est le caprice de ton père, fais-lui donc plaisir !
- Rassure-toi Evelyn, je n'aime pas non plus les bateaux ! Lança Ann en lui faisant un sourire.
Plus loin les deux hommes déjà à bord firent signe à leurs épouses de les rejoindre et celle-ci obéirent marchant d'un pas léger vers l'embarcation. La petite Evelyn effrayé du haut de ses 12 ans se blottit contre son père. Finalement le petit bateau s'élança sur les flots tumultueux, et commença non pas à descendre mais à remonter le Nil grâce à la voile imposante.
Les deux femmes assises sur un petit banc recouvert d'une paillasse en roseau discutaient de tout et de rien tandis que les deux hommes admiraient la rapidité et la fluidité de l'embarcation qui volait presque sur l'eau. Evelyn elle toujours accroché à son père regardait derrière elle, le tumulte des vaguelettes qu'ils laissaient sur leur passage.
- Evelyn, va donc voir ta mère tu veux. Lança l'homme en la détachant de lui et en la poussant gentiment vers la poupe du bateau.
La petite acquiesça et tituba légèrement sur l'embarcation. Soudainement elle s'arrêta et regarda les flots comme subjugué. Doucement elle s'avança et posa les deux mains sur la fine corde servant de bastingage. L'eau miroitait sur son visage, et elle ne put s'empêcher de sourire. Levant doucement son visage, elle croisa le regard d'un jeune garçon sur la rive. Il semblait un peu plus vieux qu'elle pourtant il l'a regardait avec des yeux d'enfants émerveillés.
Sur cette rive il s'agissait de Rick. Le jeune garçon était venu se balader ici car c'était un endroit qu'il aimait particulièrement. Il avait toujours aimé l'eau, cet élément l'apaisait et le calmait. La vue de cet unique bateau sur l'eau avait attiré son regard, et il n'avait pas tardé à apercevoir Evelyn. De ses yeux perçant, il l'avait dévisagé et bientôt leur regard c'était croisé. Elle était plus jeune, il l'avait vu tout de suite, mais ses longs cheveux noirs et ce visage si doux, si beau l'avait subjugué.
- Evelyne ne reste pas si prêt du bastingage c'est dangereux ! La sermonna sa mère.
La petite n'écouta rien et ne fit pas attention, les yeux plongés dans le regard du jeune inconnu. Soudain il eût un coup de vent plus violent que les autres et l'embarcation se balança un peu plus fort que les autres fois. Tombant dangereusement en avant Evelyn s'appuya à la fine corde qui sous son poids ne résista pas....
Tombant dans l'eau tumultueuse la tête la première, la petit n'eût à peine le temps de crier pour attirer l'attention.
Se retournant d'un bon Paul et Charles virent l'enfant disparaître dans les eaux profondes.
- Evelyn ! S'écria son père paniqué.
Les deux femmes se levèrent aussi tandis que les hommes s'approchaient du rebord du bateau pour tenter de la repêcher. La mère d'Evy prête à défaillir était retenu par Ann alors que les deux hommes scrutaient des yeux l'eau.
Evelyn était entraîné malgré elle au fond par le poids de sa longue robe et de ses jupons. Elle ne savait pas très bien nager mais la panique ne la gagna pas. Elle battit des pieds avec fougue et se sentit bientôt remonter doucement. Une fois la tête hors de l'eau, elle remua les bras et chercha des yeux une main secourable. Elle coula bientôt à nouveau mais eût le temps de voir le bateau qui se faisait de plus en plus loin. Elle était entraînée par le courant.
Sur le bateau, personne ne la vit remonter car tout le monde était paniqué. Le flegme britannique c'était très vite envolé pour eux ! Cependant ils virent très vite sur la rive un jeune garçon retirer chaussure et veste et plonger dans l'eau sans plus de sommation. Alors leur espoir se reposa bientôt sur ce jeune inconnu, et tous se figèrent haletant.
L'eau n'était pas froide mais le sable qu'elle remuait empêchait Evy de voir quoi que ce soit. Sa respiration déjà trop retenue la fatiguait et elle se sentait peu à peu perdre connaissance. Ses mouvements se firent de moins en moins perceptible puis soudain alors qu'elle se voyait mourir, elle sentit un bras ferme entourer sa taille et la ramener vers la surface. A peine sa tête avait-elle quitté l'eau qu'elle aspira de grandes bouffées d'air.
- Accroche-toi à moi. Lui demanda le garçon.
Evelyn remonta les bras autour de son cou et s'agrippa à lui blottissant sa tête sur son épaule. Elle n'avait plus la force de nager elle était épuisée. Rick très sportif n'eût pas de mal à les maintenir elle et lui à la surface. Il se laissa lentement dériver dans le courant. Quand celui-ci sembla un peu moins fort, il battit des pieds et des bras de façon à regagner la rive, ce qu'il n'eût pas trop de mal à faire. Il gagna la terre ferme, et aida Evelyn à en faire de même.
Tous les deux haletant, ils se laissèrent tomber dans le sable chaud. Evy toujours blottit contre lui laissa couler quelques larmes de soulagement et agrippa de ses doigts fins la chemise trempée. Presque instinctivement Rick referma ses bras sur elle pour la rassurer. Ils restèrent ainsi quelques minutes puis Evelyn commença à se relever doucement. Rick en fit de même, et leur regard se croisèrent à nouveau.
Pas un mot ne franchit leurs lèvres, et une fois debout ils restèrent figée face l'un à l'autre. Soudain Rick lui prit doucement les mains et les serra dans les siennes. Evelyn était perdu dans son joli regard aux couleurs émeraude, elle était comme subjuguée au point de tout oublier autour d'elle. Le jeune garçon ouvrit bientôt la bouche, lui demanda son prénom. Evelyn ne répondit pas, et s'avançant sur la pointe des pieds elle déposa ses lèvres doucement sur les siennes. Le chaste baisé ne dura que quelques secondes mais pour eux se fut comme une éternité...
Un dernier regard fut échangé, et soudain Evy partit en courant en remontant le fleuve pour rejoindre ses parents. Rick ne bougea pas restant figé pendant quelques secondes, puis à son tour il tourna les talons et prit la route en direction du centre ville, pour rentrer chez lui....